Skip to main content

novembre 2006
Tony Hillerman
Les enquêtes de Joe Leaphorn et Jim Chee

Introduction (suite et fin)

3,5/5
États-Unis - Rivages

Après une triologie consacrée à chacun de ses héros, Tony Hillerman va désormais les associer, ce qui va l'obliger à redéfinir leurs place et personnalité.

Réunion et ajustement des personnages

Leaphorn devient le Légendaire Lieutenant, respecté par tous et sans doute un peu craint, une figure tutélaire de la police tribale qui ne peut que rendre mal à l'aise un Jim Chee dont nous connaissons à présent les difficultés avec l'autorité. La méfiance entre les deux hommes va être palpable très longtemps, notamment parce que le comportement d'apparence souvent erratique de Chee est en opposition totale avec le sens logique de Leaphorn.

hillermanLa volonté de Chee de concilier tradition et exigences du monde moderne sans rien perdre de l'héritage culturel qui est le sien est bien sûr pour beaucoup dans ses indécisions et ses incertitudes. Leaphorn a déjà dépassé ce stade et Hillerman, dès Porteurs-de-peau, modifie en profondeur le caractère de son personnage par rapport à la trilogie initiale : le lieutenant n'est pas un traditionnaliste et certains aspects de la pensée du Diné l'irritent au plus haut point (le rapport à la maladie et donc aux principes de guérison du peuple, la superstition,...). Mais, attention, il reste un Navajo, agacé par la condescendance belagaana à l'égard de son peuple ou par l'image que celui-ci donne de lui aux autres.

De façon un peu abusive, et même s'il reconnaît rapidement l'intelligence de Chee, Leaphorn tend à classer celui-ci parmi ceux dont l'entendement est, provisoirement ou constamment, voilé par des considérations culturelles proches, à ses yeux, de l'obscurantisme. Chee est tout à fait ambivalent par rapport au jugement de Leaphorn, oscillant constamment entre le dédain pour l'avis du lieutenant - marque d'un complexe d'infériorité qui ne veut pas dire son nom -, et l'angoisse de n'être pas apprécié à sa juste valeur par lui. [1]

Pour préserver la dynamique de cette opposition générationnelle, culturelle et psychologique, Tony Hillerman a la grande intelligence de ne pas rendre permanente l'association des deux flics. Vivant et travaillant à deux cent kilomètres de distance, ils ne se retrouvent qu'au hasard d'enquêtes qui, bien souvent, n'ont pas de liens préalables. Ceci nous permet de suivre deux façons de travailler différentes et, lorsque la jonction est faite, de profiter de deux points de vue différents sur l'affaire, deux niveaux d'appréhension de la réalité tout à fait passionnants.

Doutes et déclin

Tony Hillerman produira d'excellents romans autour de son duo jusqu'à l'opus Les clowns sacrés, qui marquera un tournant. Notre auteur semble alors s'éveiller à une réalité indienne très éloignée de ce qu'il a jusqu'alors décrit. Dans une œuvre au déclin inexorable, l'ethnologie et le culturel vont laisser place à des thèmes plus actuels (l'écologie, l'invasion touristique et la présence militaire dans la zone des Four corners) que vont difficilement porter nos deux héros. L'auteur tentera bien d'apporter du sang neuf en la personne de Bernie Manuelito, une jeune flic navajo présente dans les derniers romans. Elle n'est cependant que la réplique d'un Chee lui-même devenu l'équivalent de Leaphorn, dans des histoires parfois insipides.

Toutefois l'œuvre d'Hillerman – dans ses débuts – est généreuse, passionnante, plutôt bien écrite et bien traduite et donc recommandable. Si vous avez le temps, je vous conseille de feuilleter à partir d'ici et dans l'ordre, les vingt pages qui composent ce cycle d'études. (Paris novembre 2006)

Illustration de cette page : Femme navajo en costume traditionnel

Bibliographie : Il existe peu de documents en langue française. On pourra consulter avec intérêt Le livre des Indiens navajos de Paul G. Zolbrod, aux Éditions du Rocher. Ce Diné bahane retrace une grande partie du mythe de la création des Navajos, que Tony Hillerman ne peut qu'évoquer dans ses bouquins. Ce livre a un équivalent pour la très différente culture pueblo Le livre du Hopi, de Frank Walters (toujours au Rocher), que l'on pourra compléter par Soleil Hopi de Don Taleyesva chez Plon, Terre Humaine.

Marcel Mauss et Claude Lévi-Strauss ont abordé en détail les modes d'organisation et de pensée, les structures de parenté, la production mythologique, la formation des interdits dans le monde amérindien. Ceux qui veulent aller plus loin pourront s'abimer dans leurs œuvres, même si elles ne sont pas spécifiques au Sud-Ouest et sont un peu plus complexes à aborder que la forme policière.

Les thèses de René Girard sur le sacrifice permettent d'éclairer de nombreuses zones obscures du Diné
bahane
, notamment l'ambivalence bien/mal de Coyote, son important rôle de fondateur culturel (la voie lactée,
le feu) et son extraordinaire mort, dépecé par les oiseaux unanimes. L'énorme travail de Robert Graves sur les mythes grecs et celtes, notamment sur les gémelléités royales et le sacrifice du roi sacré facilitent l'appréhension de toute la partie de la cosmogonie navajo consacrée aux Jumeaux héroïques, ses hypothèses sur la Déesse-mère rejoignant la position centrale occupée par la Femme-Changeante.