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06 mars 2011
Henning Mankell
Les enquêtes de Kurt Wallander

L'homme inquiet

1/5
Suède 2009 - Éditions du Seuil 2010

Égal à lui-même, Kurt Wallander est de retour. Il a peur de la vieillesse, peur de la mort, peur de la maladie et se souvient de ses enquêtes passées, de ces gens déjà partis, de ceux qui vont partir. Accessoirement, il enquête sur une histoire datant de la Guerre Froide mais l'essentiel n'est pas là. (traduction d'Anna Gibson)

Sept ans après sa dernière apparition dans Avant le gel, alors que Kurt Wallander semblait être définitivement devenu le héros ordinaire d'un série télévisée plutôt quelconque [1], Henning Mankell a éprouvé l'obscur besoin de livrer une dixième histoire : L'homme inquiet.

Prolégomènes

Si vous avez lu les pages que je consacre au cycle Kurt Wallander, vous savez déjà pourquoi je n'aime pas ce qu'écrit Mankell. Englué dans une écriture redondante, sans force, sans imagination autre que la mise en scène de la violence, Kurt est un personnage totalement inintéressant, colérique et infantile, contemplant complaisamment sa souffrance à être et sa propre vacuité, jamais capable de comprendre le monde autour de lui et de tirer leçon de ses expériences passées [2].

Si l'on en croit cet entretien, le romancier semble donc d'accord avec moi sur ces points. Il estime d'ailleurs que c'est certainement pour cela que le personnage a eu tant de succès : « Il est monsieur Tout-le-Monde. Chacun peut se reconnaître en lui. (...) il incarne l'homme d'aujourd'hui, un type désemparé » (entrevue à Télérama, ma note [2]). On lirait donc Mankell comme on regarde la télé-réalité, pour se voir soi-même ne finalement pas faire grand-chose et en être satisfait ? Non, car notre auteur reste persuadé avoir utilisé son héros pour « raconter des choses essentielles (ibid) » [3]. Comme je l'ai déjà écrit – et je n'ai pour l'instant rien lu venant infirmer cela –, il n'y a strictement rien d'essentiel dans ce cycle romanesque – hors le premier livre, celui que la plupart des fans de Mankell apprécient rarement –, à l'exception de propos terriblement confus sur la violence et la vengeance.

La stratégie du coucou

Penser qu'une œuvre serait intéressante et engagée parce que son auteur est engagé est, intellectuellement, tout à fait discutable. D'autant que Mankell affirme qu'il n'est surtout pas Wallander, que celui-ci serait plutôt comme son négatif. On l'espère pour lui, mais il devient dès lors difficile de voir un tel personnage – qui occupe 90% du temps et de l'espace de chacun des livres –, porter les valeurs de l'homme Mankell sauf à obliger les lecteurs à effectuer de savantes contorsions, de fallacieux raccourcis et une lecture au deuxième ou au troisième degré pour trouver un éventuel sens caché à l'œuvre.

Alors, beaucoup de gens répètent à l'envi que le cycle Wallander se situe dans la droite ligne du travail de Sjöwall et Wahlöö, bien souvent découvert après avoir lu Mankell : ainsi, du fait d'une rétroaction étonnante, les mérites reconnus aux plus anciens vaudraient pour le plus jeune [4].

En dix livres, au cœur d'une vie suédoise dont ils dénoncent l'hypocrisie, l'inégalité, la fausse neutralité, Sjöwall et Wahlöö ont obligé Martin Beck, le héros du Roman d'un crime à profondément changer : la question de la violence sociétale, l'usage ou non de celle-ci par les policiers, l'exclusion des pauvres, des étrangers, des marginaux du miracle suédois ont été abordés en permanence, la rupture avec une vie bourgeoise conventionnelle dans laquelle il était malheureux s'est imposée au commissaire, les nécessités de l'engagement politique se sont révélées à lui. C'est ce qui fait de cet ensemble, à la fois drôle et austère, un vrai chef-d'œuvre.

En dix livres au cœur de la campagne scanienne, Henning Mankell n'a pas dénoncé grand-chose et je ne peux que vous renvoyer aux pages que j'y consacre ici. Surtout, son héros n'a pas changé d'un pouce, comme on peut le constater en lisant cet interminable Homme inquiet. À partir de L'homme qui souriait d'ailleurs [5], Mankell s'est contenté d'écrire chaque année le même livre : 2/3 de pathos wallanderien, 1/3 d'enquête criminelle recourant à une violence exponentiellement exhibée, le premier élément du dosage – aussi invariable que de vieux chaussons dans lesquels on se sent bien –, servant souvent à dissimuler la relative indigence du second.

Cette remarquable constance à produire du même est sans doute la vraie clé du succès commercial de Mankell. Il n'y a évidemment aucune honte à cela, nombreux sont les écrivains qui exploitent un filon. Ce qui est irritant, c'est d'essayer de nous faire croire qu'il s'agit également d'une réussite littéraire.

Le dernier roman ?

Dans L'homme inquiet, l'adieu de Wallander à ses millions de fans va prendre des accents nostalgiques propres à l'exercice : évocations d'anciennes affaires et de personnes rencontrées dans les livres précédents et désormais disparues, esquintées par l'existence ou simplement vieillies, et qui permettent à Kurt de pleurer sur le temps qui passe, la vie qui fait mal et la mort qui fait peur. Mankell exagère les aspects mélodramatiques afin de mieux souligner encore la solitude misérable et la fragilité de son héros.

De façon notable d'ailleurs, les romans qui refont surface ici sont les trois premiers et surtout Meurtriers sans visage abondamment cité, non seulement pour Rydberg qui forma Wallander, mais pour la portée de l'enquête (il faut dire aussi qu'il s'agit du seul polar cohérent et engagé de Mankell). Je mets à part Les chiens de Riga dont la citation se fera, sur un mode destiné à faire pleurer dans les chaumières, via le personnage de Baiba qui vient littéralement mourir dans les bras de Wallander. La mort de Konovalenko (La lionne blanche) n'est plus qu'une anecdote rappelant au policier d'Ystad le moment où il pensa arrêter sa carrière. Et c'est à peu près tout, comme si le reste des écrits n'avait aucune importance, ce dont je n'avais jamais douté.

Wallander passant en revue ses souvenirs ne change pas de ce à quoi nous avait habitués Mankell puisque c'est ce qu'il faisait faire à son flic dans chacun des romans de la série. Les rapports au père ? Rien de neuf, sauf une improbable petite vieille qui, sur son lit de mort, réussit à murmurer à l'oreille de Kurt que son géniteur l'aimait, en dépit des apparences. Ouf ! Idem de ses rapports à son ex-femme (à part la nécessité de la placer en cure de désintoxication), à son ami dresseur de chevaux (disparu) et, évidemment, à sa fille Linda. Ces deux-là entreprennent de répéter à leur niveau la relation orageuse qui unissait Kurt à son père malgré la naissance de Karla, petite-fille de Kurt. Cette dernière ne l'intéresse guère, sauf dans la réminiscence qu'il a des jours passés, quand Linda était enfant et qu'il lui restait toute sa vie d'homme à vivre.

La maladie qui touche Wallander, autre incitation lacrymale, est évidemment un excellent prétexte à ce retour vers le passé même si, au bout du compte, il n'y a rien dans celui-ci de vraiment mémorable. C'est peut-être cela l'essentiel du message de Mankell, ces quelques trois ou quatre actions qui peuvent nous situer dans le monde si nous n'y faisons rien de plus que Kurt. Fallait-il 550 pages ennuyeuses pour le dire ? J'en doute.

Côté criminel, Wallander s'intéresse à une affaire de quinze ans d'âge qui a aimablement attendu la disponibilité du grand flic pour être résolue [6]. Revenant sur la pseudo-neutralité de la Suède durant la Guerre Froide, cette histoire est totalement inintéressante et plutôt approximative. Kurt bénéficie encore de beaucoup de coïncidences (quelle est la probabilité pour que Linda et son beau-père se trouvent au même endroit et le même jour à Copenhague ? ), de facilités (l'enquêteur stockholmois en charge du dossier lui raconte tout sans barguiner), de temps et de moyens illimités (congés maladies, vacances, RTT et beaucoup d'argent pour payer ses voyages en avion, location de voitures et bateaux) et de gens susceptibles de l'aider qui sortent de nulle part (ah ! cet ancien cadre de la Stasi spécialiste d'un poison utilisé une seule fois et qui en doit une au policier), mais le pathos wallanderien a toujours servi à dissimuler ces faiblesses.

On se reportera au message des Terroristes, le dixième et dernier livre du Roman d'un crime, critique, drôle, engagé dans son constat de l'hypocrisie social-démocrate, et prospectif (l'assassinat du premier ministre suédois, dix ans avant les faits). On le mesurera ensuite à celui de Mankell dans L'homme inquiet : « durant toute la Guerre froide, vous n'étiez pas si neutres que cela ». Cruel.

Illustrations de cette page : Quelques incarnations wallenderiennes : le entre-deux Krister Henriksson dans la série télévisée originale de 2005 et 2009 • l'abrupt Rolf Lassgard dans Pyramid • le larmoyant Kenneth Brannagh dans l'adaptation des romans pour la BBC

Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Let England shake de PJ Harvey (2011 - Vagrant) • Wesendonck Lieder de Richard Wagner par Christine Brewer et Gérard Vignoles (Wigmore Hall Live - 2007) • Wesendonck Lieder par Julia Varady (Orfeo - 1998)