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16 août 2008

This gun for hire

3/5
Franck Tuttle (États-Unis, 1942)

Raven est un tueur professionnel engagé par William Gates pour récupérer des documents détenus par un maître chanteur. En guise de paiement, Gates donne à Raven des billets signalés à la police comme volés à son entreprise, la Nitro Chemicals. Pensant qu'il tient le voleur, l'inspecteur Crane tente de mettre la main sur Raven tandis que ce dernier entend régler son compte à Gates et au patron de celui-ci.

This gun for hire est un film étrange. Objectivement, l'histoire tricotée par Albert Matz et le grand William Riley Burnett parait tout à fait invraisemblable. La réalisation de Tuttle, grand professionnel à tout faire des studios (et futur dénonciateur de ses pairs devant la Commission des activités anti-américaines) est agréable mais plutôt conventionnelle. Pourtant, il y a ici tant de belles choses que la magie opère inévitablement.

A une histoire à la tonalité plutôt classique de hitman doublé par son employeur et cherchant à se venger, les adaptateurs du roman de Graham Greene ont ajouté une dimension patriotique – portée par le personnage d'Ellen Graham incarné par Veronica Lake –, qui correspondait bien entendu à l'esprit du moment, l'attaque sur Pearl Harbor datant d'un peu moins de six mois.

Un bad boy face à la censure

Ellen Graham, petite amie du détective Crane chargé d'arrêter Raven (Alan Ladd), est une artiste de music-hall, illusionniste et chanteuse, engagée par Gates – l'homme de la Nitro Chemicals – qui a une passion pour le cabaret et en possède un (?) lui-même à Los Angeles. Les autorités fédérales soupçonnant Gates et d'autres de comploter contre la nation chargent Ellen, au nom des intérêts supérieurs de la patrie, d'espionner Gates et de découvrir son commanditaire. Les ficelles sont plutôt grosses mais finalement, qu'importe...

On voit donc se dessiner une convergence entre les intérêts de Raven et ceux d'Ellen et il faut à présent faire croiser leurs chemins. This gun for hire change alors réellement de nature. L'exposition des personnages durant la première partie était violemment contrastée, entre la vie et les actes du tueur, qui relevaient vraiment du film-noir, et la comédie, le musical ou la romance pour tout ce qui tournait autour du couple Graham-Crane. Dès la rencontre “ fortuite ” de Raven et d'Ellen, le film bascule dans une intensité dramatique vraiment réussie et montre enfin son véritable propos : la rédemption.

Ce n'est pas un thème nouveau, Hollywood adorant rédimer ses méchants. Ce qui est beaucoup plus surprenant, c'est le portrait finalement très positif qui est fait d'un criminel, à l'encontre de toutes les recommandations du Code Hays [1]. Raven est un homme implacable et solitaire, qui semble ne connaître de la vie que la mort qu'il donne sur commande. Pourtant, on le voit dès les premières scènes montrer de l'affection à un matou (et flanquer une beigne à la femme de chambre) qui indique bien la fêlure du personnage, bien qu'atténuée par rapport au roman de Greene. Après l'exécution de son contrat, il hésitera à faire disparaître une enfant handicapée qui pourrait témoigner contre lui et renoncera... Bon, sous cet imperméable cintré et ce chapeau, il y a encore un morceau d'être humain. Il y a aussi une puissante source d'inspiration pour deux autres hitmen fameux du cinéma contemporain : le Jef Costello du Samouraï de Melville et, surgeon des deux précédents, le Ghost dog de Jarmusch.

La corruption interdite : trahison contre rédemption

Dès leur rencontre dans le train, l'attitude de Raven change, peut-être parce qu'il sent chez cette femme un vrai caractère. Ellen Graham nous a en effet montré précédemment quelques réticences à jouer les femmes potiches auprès de son transparent détective. Elle semble se plaire à exercer son métier, elle prend seule la décision de s'impliquer dans cette aventure de contre-espionnage et jamais elle ne montre une quelconque crainte face à Raven (un peu comme la fillette dans l'escalier).

Dans la traque extraordinaire qui les mènera du cabaret Neptune à la gare de triage en passant par le décor tourmenté et crépusculaire de l'usine à gaz, jamais la peur ne saisira la jeune femme. Il n'émane d'elle que cette lumineuse beauté d'ange [2] et cette compassion dont elle enveloppe le bad boy dans la scène du wagon. Sans doute parce qu'il n'a jamais aimé et été aimé auparavant, Raven confesse alors son enfance malheureuse qui forgea son destin d'assassin. Pour la première fois peut-être au cinéma, un criminel se voit doté d'une profondeur psychologique (même si la scène fait aujourd'hui très datée) que l'interprétation d'Alan Ladd habite totalement et qui emporte la sympathie de son "ange" qui lui fait promettre de ne plus tuer.

Nous sommes ici très loin, quasiment à l'opposé de ce que montrait Graham Greene dans son roman, cette corruption de la pureté et cette contagion du ressentiment, de la violence et du meurtre qui touchait l'héroïne. Je vous renvoie à ma chronique.

Ayant failli à cette promesse, Raven ne peut que mourir, non sans avoir fait avouer les traîtres à la patrie et montré une dernière fois l'amour qu'il porte à Ellen (en s'abstenant de tuer son boyfriend alors qu'il en avait l'occasion). Le super-vilan [3] meurt de crise cardiaque et la morale est sauve. Un couple légendaire - Alan Ladd et Veronica Lake - est né et, finalement, Frank Tuttle et son équipe (notamment John Seitz à la photo) ont pondu un petit chef-d'œuvre, préfiguration des plus grands films du Noir.

Ce film est l'adaptation d'un excellent roman de Graham Greene, dont vous pourrez lire la chronique ici : Tueur à gages

Illustration de cette page : Alan Ladd et Veronica Lake

Musique écoutée durant l'élaboration de cette note : State Of Mind de Raul Midon (Blue Note 2006)