
Les villes sanguinaires
En 1993, le président de l'Assemblé Nationale et sa fille âgée de 10 ans sont enlevés à Lyon. Le capitaine Bruckowski et le groupe de policiers fêlés qu'il encadre sont obligés d'interrompre leur mission de surveillance du grand banditisme lyonnais pour participer à l'enquête, que suit d'un peu trop près un membre de la DST.
Je fais ici un écart à ma règle de ne pas lire et chroniquer des romans provenant de l'auto-édition [1] parce que l'auteur, rencontré sur les réseaux sociaux, y utilise avec excès de multiples identités tout en restant soucieux que l'on prenne son œuvre, qu'il promeut avec une obstination rageuse, au sérieux. Ajoutons ma fameuse liseuse, qu'il faut bien nourrir, pour expliquer cette lecture et cette chronique.
La Capitale des Gaules peut-elle rivaliser en noirceur, crasse morale, corruption, violence avec la Cité des Anges ? Y a-t-il une place, dans le polar actuel, pour un Ellroy français ou pour un écrivain qui se réclame clairement de son style d'écriture (de sa vision du monde ? ) ?
Voilà le système d'équations auquel entend répondre Les villes sanguinaires, premier roman autopublié de Joseph Medelin. Une histoire de flics dans une ville de gourmets dont on découvre l'arrière-cuisine peu ragoutante, servie par un débit haché, répétitif, cru, abrupt qui, à mon sens, fut porté au sommet de l'efficacité non par le romancier californien, mais par David Peace. Rien pour moi d'enthousiasmant a priori (je n'apprécie plus qu'avec parcimonie ce qu'a écrit Ellroy, je me pose beaucoup de questions sur l'écriture actuelle de Peace), sauf qu'il faut reconnaître que le récit, à la fois complexe et convenu, est parfaitement mené.
Dire qu'il est convenu, c'est faire le constat que l'on trouve dans Les villes sanguinaires la corruption morale des élites, les liens incestueux et mortifères qu'elles entretiennent avec le crime, la lourdeur et l'incompétence de la machine policière sauvée par cette équipe de bras cassés, d'exclus, de quasi-marginaux, etc., toutes ces choses qu'on a pu déjà lire des dizaines de fois, sans compter le monstre froid tapi au cœur de l'enlèvement et de l'horrible assassinat de la fillette.
L'acceptation de cette nouvelle variation se fait pourtant grâce à l'utilisation judicieuse de l'histoire des Atrides, famille maudite de la mythologie grecque où la haine entre deux frères déclencha une vendetta mêlée de meurtres, incestes, parricides, infanticides... La transposition qu'en fait Medelin est à la fois astucieuse et emphatique. Elle lui permet surtout de faire le lien entre les différents niveaux de la narration (celui, privé, des drames familiaux ; ceux, publics, des accointances entre politiques et milieu criminel, ou des résonances du passé au présent) sans nuire au rythme d'un récit qui reste parfaitement cohérent.
Je suis par contre plus dubitatif sur le style ellroyien adopté par l'auteur, fait de phrases courtes et sèches en répétition qui sont là pour marquer l'urgence, l'impatience, la colère ou le dégoût des personnages, notamment de son flic. Elles compliquent parfois et sans intérêt réel la lecture, mais, plus gênant, elles semblent être l'application d'une recette d'écriture, d'une envie de faire comme plutôt artificielle. On la tolère et respecte chez Ellroy ou Peace quand cette urgence tripale d'écrire ainsi est véritablement l'expression d'une rage intérieure. Si elle devient une marque de fabrique sans nécessité narrative, ou lorsque la rage n'existe pas, sa justification et son acceptation par le lecteur sont bien plus problématiques [2].
Quelques longueurs çà et là ne nuisent pas trop, globalement, à ce que je vois comme étant d'abord un exercice de style. La note accordée (cela fait très école primaire), en ce jour généreux de Noël, est un encouragement à pouvoir lire, dans le futur, des romans plus émancipés.
Les villes sanguinaires peuvent être goûtées gratuitement via téléchargement ou commandées à la même adresse.
Illustration de cette page : La porte des Lionnes, à Mycènes.

