
Lolita Complex
A désirer si fort rejoindre l'Europe de l'Ouest, Doïna et sa copine Ligia, deux jeunes Roumaines, sont tombées entre les mains des réseaux serbes puis albanais de prostitution. Tortures, viols, camps de dressage, bordels et trottoirs... De douleurs en humiliations, la trajectoire de Doïna s'arrête à Londres. Là où reprend celle de Gilbert Woodbrooke, après le Japon d'où il revient plâtré et souffrant depuis son accident (?) mais surtout complètement fauché. En acceptant de jouer à l'interprète pour la venue en Grande-Bretagne d'une romancière nippone adolescente il croisera, au final, la route de Doïna.
D'évidence, il y a un public pour ce genre de livre. Peut-être même un public impatient de retrouver les aventures de Gilbert Woodbrooke, le héros érotomane, puéril et égotique de Slocombe.
Ne voyez dans ce propos initial aucun mépris envers ce lectorat. C'est juste que, habituellement, j'échappe à ces livres aux thèmes éculés, souvent déjà traités avec talent et depuis quelques années (voire décennies) par d'autres, tous média confondus (ici, les moqueries sur l'art contemporain ou le milieu de l'édition, les adolescents starisés, les insuffisances du système de santé anglais ou l'ultra-libéralisme).
Comme Romain Slocombe n'a ni la finesse d'un Lodge ou d'un Waugh, ni la cruauté hilarante d'un Sharpe ni, bien évidemment, la géniale lucidité d'un Robin Cook (pour ne citer que ceux-là), la critique qu'il livre des travers de la société britannique et de l'homme occidental - malgré ce que me laissait espérer la quatrième de couverture - est finalement creuse et insipide. J'en ai été réduit à le regarder entasser des scènes rarement utiles, accumuler de pseudos rebondissements pour faire exister son pathétique petit bonhomme, délivrer certains de ces aspects documentaires à la truelle (ne pas manquer le couplet d'architecture sur Clarendon House ou la leçon d'histoire albanaise "wikipédienne" du Docteur Fox), se donner un léger vernis avec quelques coups de gueule tout à fait inoffensifs contre la politique de Tony Blair, gratiner le tout avec du cul, des clins d'œil érudits et une scène de meurtre légèrement trash.
Le plus frustant est que, sous ce fatras woodbrookien, palpite une vraie histoire : celle de Doïna. Une histoire cohérente, qui tient bien sur ses deux jambes, il suffit pour s'en assurer de ne lire que les chapitres où elle est présente, en plus du très réussi prologue et des aspects conclusifs de l'histoire placés dans le chapitre Coda. On se rend compte alors que, moyennant quelques adaptations et une autre forme de talent, cette seule histoire aurait pu faire un honnête thriller, y compris politique, y compris surnaturel. Évidemment pas le premier volet d'une trilogie prévue et ventrue que, bonne nouvelle, je n'aurai sans doute pas à chroniquer.
L'obésité, le mal du siècle.
Musique écoutée pendant l'élaboration de cette note : Le concerto pour piano en la mineur de Grieg, Walter Gieseking au piano, Karajan conduisant le Philarmonia Orchestra (réédition 1994)

